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La boîte à fourbi

La route à deux

3 Décembre 2012 , Rédigé par Shinkel Publié dans #Peublik Reulaysheunz

Je n'écris plus trop en ce moment, et croyez bien que ce n'est pas de la mauvaise volonté - enfin, pas que - mais (attention, excuse bidon incoming) depuis un mois, jusqu'à la fin de semaine dernière, j'ai fait...

 

DU COVOITURAGE.

 

Que je vous explique le contexte : j'habite à 13 bornes de mon boulot, soit une vingtaine de minutes en région parisienne, le matin à 7h. Au menu, pas de complications particulières si ce n'est l'incroyablement emmerdante la potentiellement problématique ronde des bus qui ont priorité sur l'avenue à la gomme par laquelle je dois passer (sous peine de consommer plus en prenant les chemins détournés).
Mais, me diront les défenseurs du transport en commun, pourquoi donc ne prends-tu pas un bon bus des familles pour te rendre à ton travail? C'est une bonne question, merci. En fait, pour aller de chez moi au boulot, il faut à une vache près entre 50 minutes et une heure, réparties selon les options comme suit :
Soit je prends le bus qui passe à 6:30 devant chez moi et qui met une heure MAIS qui est direct, ce qui en soi est tolérable sorti du fait qu'il faudrait que je me lève une demi-heure plus tôt que mes 6:05 (précises) habituelles, sacrifice que je ne suis guère disposé à accomplir, d'autant plus ajouté au fait que je devrais partir plus tard du boulot (puisqu'arrivant plus tard) pour arriver encore plus tard chez moi (17:30-45 chez moi au lieu de 16:30-40). Sachant qu'il n'y a qu'un seul aller-retour de bus dans la journée, pas un de plus.
- Combo numéro 1 : bus-train-bus : prendre un bus jusqu'à la gare, qui est à 10 minutes, puis attendre le train pour s'en farcir 10 minutes, et enfin re-bus qui amène au boulot en 20 minutes; en comptant les correspondances et retards divers (constatés par ceux qui pratiquent cette solution, je ne saurais être mauvaise langue, voyons), on s'en tire pour environ 50 minutes dans le meilleur des cas. Avantage par rapport au bus seul de ci-dessus : il y a moults créneaux disponibles à l'aller et au retour.

- Combo numéro 2 : bus-bus : 25-30 minutes pour arriver à la même gare que ci-dessus à l'issu du bus-train, puis le même bus pour aller au boulot. Rebelotte, 50 minutes dans le meilleur des cas. Mêmes avantages que ci-dessus, beaucoup de créneaux.

Fort de ces données, prenons maintenant le cas du méchant-qui-prend-sa-bagnole-parce-qu'il-veut-tuer-la-planète : je décolle à 6:45-50 pour arriver à 7:10-15, selon les bus de merde que l'on devrait vitrifier avec une charge nucléaire légitimes et non-emmerdants sur le trajet. Et au retour, c'est entre 20 et 25 minutes également. Créneaux? Ceux que je veux. Liberté? Totale. Tant qu'il y a du sans-plomb 95 E10 dans les environs (et surtout dans mon réservoir).

Ah, j'ai essayé le vélo, aussi. Je passe à 45 minutes, 40 en bombardant, ce qui me fait arriver transpirant pour deux heures et qui me casse pour la journée (les performances ne pouvant aller qu'en s'améliorant avec l'habitude, mais fuck quand même).

Etant donné le contexte, vous conviendrez, sauf les trois intégristes écolos du fond, que la voiture est la meilleure alternative.

Point de vue essence, n'étant pas un gros rouleur, je fais un plein par mois pour ma modeste Clio 2 rouge Bozo 1,2l 75 chevaux (mais franchement elle fait moins), soit environ 70 euros. On a vu pire.

Arrive ensuite mon éminent collègue. Particulier, le garçon, mais pas méchant. Un poète, voyez-vous. L'esprit large, c'est le moins que l'on puisse dire. C'est-à-dire que nous n'avons de toute évidence pas la même perception de la réalité : autant je suis terre-à-terre et centré sur ma modeste existence, autant il s'intéresse au monde, aux conflits (surtout israélo-palestinien), à l'Histoire avec un grand H, monsieur est un Penseur.
Soyons clairs, je ne crache pas sur les penseurs, il en faut. Je n'estime pour ma part pas avoir les ressources mentales et surtout l'intérêt pour potasser ce genre de sujets, les morts et les guerres, il suffit de regarder le 20 heures pour en avoir une ration quotidienne. C'est pour ça, d'ailleurs, que je ne regarde que sporadiquement les nouvelles et que je suis toujours le dernier informé de tout ce qui se passe dans le monde, mon intérêt étant, une nouvelle fois, plus que limité.
Ceci étant dit, mon monsieur est un puits de connaissances, qualité que je ne peux qu'admirer. Une culture, mes amis, une culture...
C'est donc lui qui me demande, habitant à deux pas de chez moi - littéralement - si cela m'intéresse d'essayer le covoiturage. Tiens donc, lui dis-je, mais il me semblait que tu n'avais point de voiture! En effet, me répond-il.
Ah, donc le covoiturage, c'est prendre à deux MA bagnole.
Bon.
Essayons, ma foi. J'aborde le sujet avec mes collègues : sourires narquois, prévisions d'apocalypse findumondesque assortie de destruction totale : "ah ah, tu vas en chier", "c'est super contraignant", patin-couffin.
Boooon... Qui vivra verra, je n'ai pas particulièrement envie de ce covoiturage, mais dire "non" a toujours été chose difficile pour moi et puis, ça fait toujours une expérience!
Je fixe les règles : le matin, c'est 6:45 devant chez moi. Précises, parce que sinon, c'est la misère avec les crénom de traîne-savattes de bus de merde. Côté tarif, je fais un rapide calcul de surconsommation, du prix du litre, de la distance et du nombre d'allers-retours par semaine, ça tombe à l'euro supérieur à 25 euros, soumis évidemment aux variations du prix du carburant. Allez, on tope-là et, c'est c'est parti grande aventure.
Jour 1 - 6:45. Pour ce premier jour, le rendez-vous était donné à un certain rond-point non loin de chez moi. A moins le quart, je suis au rond-point... Et personne. Je fais un tour, deux tours histoire de dire, personne. Je retourne sur mes pas. Me gare. Envoie un SMS : "t'es où?". Bon an, mal an, je le vois se traîner, il me repère et monte dans la bagnole. Intérieurement, je pas content. Perdre 5 minutes inutilement le matin, je n'aime pas. Genre, du tout. Et on n'est que lundi matin! "Bon, commencé-je en retenant ma crispation, j'avais dit moins le quart, quoi..." "Ouais, mais bon, y'a pas le feu, c'est bon."
Pause. Quand c'est MOI qui conduis, quand c'est MOI qui FAIS, on ne me DIT PAS que "C'EST BON". C'est MOI qui décide QUAND C'EST BON! A sa place, je me serais répandu en excuses, crénom de pipe en bois - car je suis poli même quand je jure, 'tain d'merde. Premier jour à la ramasse, je FERMERAIS MA BOUCHE. Là, il me fait comprendre que c'est un peu ma faute quand même. Hummm. Je suis intolérant, ne l'oublions pas, en tout cas, moi, je ne l'oublie pas, donc je pète un coup (dans ma tête), et roule.
Jour 1 - 6:55. Il parle. Je me tais, en espérant lui faire comprendre que je ne suis pas loquace le matin, déjà parce que, bah, c'est le matin, et ensuite parce que je suis fumasse. Sur la route, voyez-vous, je rouspète, je fulmine, mais je ne tape pas la discute à moi-même. Je chante - sans doute faux - à la limite, mais c'est tout. Il ne semble pas comprendre mon mutisme. Et patati, et patata. De par ses tournures de phrases, je me sens obligé de répondre, parfois. Et puis bon, si ça vient à durer, autant savoir établir un dialogue. Mais bon, là, j'ai pas envie.
Jour 1 - 15:30.  Je me rends compte que 15:30, c'est court à tenir, même pour moi. Je laisse les trucs en plan au boulot, et trouve mon bon covoitureur à l'heure. Bien, bien. Et c'est reparti, bla bla bla. Là, je suis plus loquace, déjà parce qu'il fait jour, et puis bon, je ne suis plus fumasse. Chaque fois que j'essaye d'en placer une, il trouve une anecdote qui retombe sur lui. Ce n'est pas compliqué, tout tourne autour de lui. Bon, c'est une personne cultivée, sans doute davantage que je ne le serai jamais. Alors, j'écoute. Détails historiques, coutumes religieuses, j'absorbe l'information comme une éponge. Mais bon, quand j'essaye de faire un jeu de mots pour prouver que j'écoute quand même un peu ce qu'il raconte, un léger sourire, un sourcil levé, je sens que nous n'avons pas le même humour. Et puis... Le pauvre, ai-je envie de dire, se retrouve affligé d'une façon de parler qui n'incite pas à maintenir son attention, c'est plutôt ennuyeux. Toute méchanceté mise à part, hein : quelqu'un de sa culture aurait à coup sûr toutes les billes en main pour me captiver, mais là, non, ça ne passe pas. Bon. Fin du premier jour, nous convenons de nous retrouver cette fois devant chez moi, passage obligé depuis chez lui pour aller au rond-point de départ.

Jour 2 - 6:45. Personne. J'attends dehors. C'est idiot, je pourrais aussi bien attendre chez moi, mais ayant horreur de perdre du temps le matin, je me dis que finalement, autant me peler dehors et ne pas perdre une seconde quand il arrivera. J'envoie un SMS. Pas de réponse. 6:50. Je colère. Oh, un SMS. "Me suis pas réveillé lol". Lol, oui. C'est tout à fait mon état d'esprit, "lol". Parenthèse : ça ne lui posait aucun souci, mon horaire de 6:45, puisque prétendûment, il se lève à 5h tous les matins. Quoi de plus logique que de le voir se pointer à 9:30-10h tous les matins au boulot, vu toutes les options de transport en commun listées ci-dessus? Je fais la route seul. Ce n'est que le second jour, mais j'ai déjà perdu une dizaine de minutes en deux matinées à cause de lui.
Jour 2 - 10:45 : je reçois un message au boulot : "désolé me suis rendormi". Me doute. Mais surtout, m'en fous.
Jour 2 - 16:15 : sur le chemin du retour, je propose, entre deux monologues, d'envoyer un SMS cinq minutes avant l'heure fatidique pour m'assurer qu'il est bien réveillé et que donc, je n'attende pas pour rien. Au passage, il en profite pour me dire que c'était parce qu'il était bien réveillé à pas d'heure mais que, comme il devait attendre moins le quart, il s'est rendormi, l'inactivité lui pèse. La ponctualité, par contre, c'est un autre sujet. Encore une fois, j'aurais fermé ma gueule ou me serais répandu en excuses, moi. Mes valeurs sont sans doute dépassées.
Jour 3 - 6:40 : j'envoie le SMS de semonce. Réponse immédiate, bien. 6:45, il est bel et bien là. Bien. J'ai l'impression que je devrais limite le féliciter, du moins est-ce que mon esprit croit percevoir entre ses mots. Et il parle. De ses poèmes, de ses recueils, de ses phrases "choc".
A-t-il seulement compris que l'ours mal dégrossi que je suis est imperméable à la poésie? Ce n'est pas de l'apitoiement, juste un constat : l'art, moi, ça me laisse froid. Je n'ai aucun plaisir à lire une poésie (une seule mise à part qui m'a fait fondre en larmes un jour, "Tu seras un homme, mon fils", mais c'était en d'autres temps et d'autres lieux), et ayant l'habitude d'écrire un minimum, ses "phrases choc" qui le rendent de toute évidence très fier me passent largement au-dessus de la tête, sachant pertinemment que pour qu'une phrase fasse un authentique choc, il faut avant tout se prêter à la sensibilité des mots, sensibilité qui varie d'un individu à l'autre, qui n'est pas, selon moi, absolue et inaltérable. Surtout que bon, ses phrases sont aussi choc à mes oreilles que "la guerre c'est mal" et autres "on devrait tous s'aimer les uns les autres". En gros, de la paraphrase de grandes idées toutes faites.
Bon, j'esquisse un sourire de-ci, hausse les épaules de-là, ça n'engage à rien et ne m'oblige pas à parler. S'il est fier de lui, tant mieux! Toute moquerie à part, hein : pourquoi pas être poète? C'est bien d'avoir l'âme poète et de sortir des recueils, j'en serais bien incapable, j'admire les gens qui ont une passion. Mais bon, de là à m'en rebattre les oreilles pendant les 20-25 minutes de trajets aller/retour... Ceci étant dit, n'ayant pas des masses d'autres sujets de conversation, ça ou autre chose, au moins découvré-je un sujet totalement inconnu.
Jour 4 - 6:40 : SMS de semonce. 6:45, pas de réponse. J'attends. 6:48 : SMS, "pars tout seul, me suis encore rendormi". Grrrr.


Je ne vais pas continuer jour après jour, mais j'ai eu deux ou trois fois une minute de retard plus que discutable : "Bah alors, on est en retard?". J'accuse le coup, il a raison. Mais est-il le mieux placé pour la ramener? Le soir, pareil : "Bah alors, capitaine en retard?" (ayant moi-même utilisé un SMS à base de "bonjour bonjour, c'est votre capitaine qui vous parle" histoire de changer du "t'es prêt?"). Alors, hem, légitime ou pas (surtout ou pas!), quand on est la personne dépannée, on ne la ramène pas, à mon sens. Ceci étant dit, je ne me justifie pas, et ne peux dans les faits qu'opiner à mes prétendus retards, en lui expliquant plus tard que le matin, je suis pressé à cause des bus, mais le soir, aucun impératif, sauf que j'ai du boulot qui, loi de Murphy oblige, on vient me casser les roustons à cinq minutes de la sortie (bon, OK, je me justifie un peu quand même, soit :p ).
De son côté, bien loin de continuer à être ponctuel, il enchaîne les petits retards et les non-réveils, toujours en la ramenant le soir quand je suis à la ramasse, en réponse à mon ire du matin. Ce serait de bonne guerre s'il faisait un truc de son côté autre que de se faire trimballer, sans doute s'imagine-t-il que les 25 euros suffisent à contrebalancer toutes les contraintes qu'il m'impose (et que je m'impose tout seul en continuant de l'emmener, me direz-vous).
Quand j'essaye d'avoir une discussion (et pas d'écouter un monologue) avec lui, cela tourne toujours de la même façon : il écoute plus ou moins, puis répond à grand coup de "moi je" et d'une histoire qu'il a eue aussi  - vraie ou pas vraie, je ne peux m'empêcher de constater qu'il a toujours tout fait mieux que moi. Je ne l'accuse pas de mythomanie, mais c'est crispant. D'autant qu'il tourne toujours autour du pot, mon temps d'antenne s'en retrouve diminué d'autant, comment espérer avoir des discussions dans ces conditions?
Et puis, devoir se barrer en voleur du boulot en laissant tout en plan, c'est gonflant. Je ne suis pas un bourreau de travail (ça se saurait!), mais ne plus pouvoir commencer un truc sans garder l'heure à l'oeil, c'est vite contrariant.

Bon, après, je vous raconte ça de mon point de vue et il est vrai que je ne suis pas quelqu'un de tolérant, et rien ne dit que je ne suis pas moi-même un "moi je" invétéré, il est même probable que je prenne mal d'être tombé sur plus bavard que moi. Après, ce qui me rassure, c'est qu'en parlant de cette personne avec des collègues, les mêmes défauts dont je l'afflige (dont il s'afflige tout seul, devrais-je dire) remontent, c'est réconfortant. Oui, parce que j'ai quand même conscience d'être un fieffé ronchon doublé d'une langue de pute (quoique jamais vraiment méchamment, au pire mesquin et immature) et je me dis que "c'est pas bien d'être comme ça" (phrase choc? Quand je disais que j'étais une langue de pute...). Croyez-le ou non, j'essaye de faire gaffe.
En attendant, j'ai décidé au bout d'un mois que "thanks but no thanks" et qu'il fallait qu'il retrouve le chemin des rails et des bus. La raison? Quelque chose dont finalement on ne se rend pas tellement compte, ou du moins dont on ne se rend compte que quand on ne l'a plus : les moments en tête-à-tête avec soi-même quand on va ou que l'on rentre du boulot, à ne faire rien d'autre que d'invectiver les autres connards d' usagers de la route en écoutant de la bonne musique (celle de ma clé USB, parce que si j'attends un truc bien de la radio, je ne suis pas rendu). Des moments simples, mais qui manquent tellement quand on ne les a plus! Je n'ai donc pas menti. Mais vous vous doutez bien que je ne lui ai pas dit tout ce que vous savez à présent, bah non. Puis bon, ce n'est pas un mauvais bougre, disons que nos univers sont trop différents. Je n'ai pas plus "politiquement correct", désolé... Et le pire, c'est que je le pense!

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