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La boîte à fourbi

Les Blaireaux D'Or

12 Décembre 2011 , Rédigé par Shinkel Publié dans #Peublik Reulaysheunz

Jusqu'à présent, je m'estimais heureux. Dans mon travail, au moins. Même si j'avais comme tout le monde des hauts et des bas, j'ai toujours eu la chance d'avoir un environnement de travail sain dans lequel les fourbes ne faisaient pas long feu, donc même dans les bas abyssaux, tout le monde se serrait les coudes.

 

Parallèlement à cela, je n'ai eu que très peu de personnes qui ne me revenaient pas. Deux, en fait. Je vais les appeler... Les Blaireaux D'Or.

 

 

Le premier Blaireau D'Or était chefaillon et a eu la primeur de devenir le premier bonhomme que je ne peux plus voir en photo. Une authentique tête de con, le procédurier par excellence qui va te prendre la tête parce que tu as oublié un 's' à un mot et ne verra même pas que tu t'es défoncé pour faire marcher un truc voué à la base à l'échec (Tom, une pensée pour toi fils!).

Ce gars, alors que je travaillais sur un moyen d'essai, s'est pointé pour voir comment ledit moyen avançait, vis-à-vis de la livraison au client. Comme j'étais en plein travail , j'ai laissé le pilote (donc mon client) voir avec lui ce qui était fait et ce qui manquait.

En est ressorti qu'il manquait un bouton d'arrêt d'urgence, pour couper toute l'électricité sur le moyen en cas, justement, d'urgence.

http://www.usinenouvelle.com/expo/img/boutons-d-arret-d-urge-000000533-4.jpg

 

Je lui dis d'attendre que je finisse ce que je fais sur le banc, je m'en occupe après, ça fait partie des choses à faire sur ma liste.

Le chefaillon n'a rien trouvé de mieux à faire que de tirer un mail avec la terre entière en copie (dont mon chef et le chef de mon chef), mais pas moi en copie, pour dire que mon service faisait de la merde, que c'était inadmissible de laisser faire ça, bref, il pète un scandale.

Comment le sais-je alors, puisque je n'étais pas destinataire dudit mail? Mon chef vient me voir, soucieux, alors que je poursuis mon travail.

- "C'est quoi cette histoire? (mon chef)

- Heu... Pardon?

- Machin (le connard chef de mon client) a balancé un mail comme quoi tu voulais pas mettre l'arrêt d'urgence et que tu faisais en gros de la merde.

- T'es sérieux? Tu vois bien que je suis en train de bosser sur son banc! Il était là tout à l'heure, l'autre blaireau, il voyait bien que j'étais en train de bosser, pas en train de me tourner les pouces...

- Oui, mais c'est l'arrêt d'urgence qui le perturbe.

- Mais je lui ai dit que je le câblerai à la fin! Il est bouché ou quoi?

- Je ne sais pas, mais en tout cas [mon N+2] s'inquiète un peu...

- Comment ça, il est aussi en copie? Mais je rêve! Il me laisse même pas le temps de finir mon boulot qu'il pète un scandale?! C'est quoi ce délire?

- Du calme. En tout cas, tu comptais bien le câbler, cet arrêt d'urgence?

- Evidemment! Il m'a gonflé pour l'avoir, il va l'avoir, mais je finis d'abord ce que je fais!

- D'accord, ça me va."

 

Premier contact, première erreur : me planter un couteau dans les fesses. OK, c'est fini. Je ne suis pas quelqu'un au contact difficile, mais quand un fumier comme ce type me fait un coup pareil, je le prends (étonnamment) mal.

 

 

Le second heureux élu de ma liste noire était un gars destiné à être un chef d'unité dans une usine quelconque. Un cadre qui devait, pour bien connaître son futur boulot, devait endosser le travail de techniciens pendant un an.

Quand il est arrivé, le gars gentil, souriant, ouvert, bref, le contact trop humain pour être vrai.

C'est quand on a commencé à se mettre au travail que j'ai compris ma douleur. En fait, à l'époque, avec mes collègues, nous devions faire sans doute ce qui est le plus pénible de mon actuel boulot, à savoir préparer la liste des essais à passer sur un banc d'essais que nous ne devions recevoir que plus tard.

Ayant vu ce que ça donnait de bosser sur un banc sans avoir de plan d'essais à jour, ça m'avait motivé à me lancer, et mes collègues avec, dans la réalisation d'un plan d'essais aux petits oignons.

Et comme au final, ça revient à "faire du papier", même si c'est sous Excel,eh bien, c'est lourd. Long. Pénible. Et ma pièce rapportée dont il est question (le futur chef) commença à ne guère branler une. Dans un premier temps.

Alors que nous faisions tout notre possible pour comprendre ce sur quoi nous allions travailler (ce qui est fichtrement intéressant pour nous d'une part et très important pour l'autre blaireau de l'autre), nous nous sommes rendu compte que la partie du plan qui lui était dévolue n'avançait curieusement pas.

Tour à tour, nous lui en faisons la remarque. Une fois.

Deux fois.

X fois.

Toujours rien à part des sourires éblouissants ("mais t'en fais paaaaas, je gèèèèère").

Je monte voir ma chef, énervé :

- Faudrait que tu mettes [le neuneu] au boulot, on fait tous notre part du boulot, marre de traîner un boulet.

- Oui oui, je suis déjà au courant, je fais ce que peux.""

Bon, c'est déjà ça.

Le message passe un peu, a priori, puisqu'il vient nous voir pour savoir ce qu'il doit faire (miraculeux!). Une énième fois, on lui explique. Mon collègue avec plus d'expérience lui prend même la main pour lui expliquer comment faire limite en appuyant sur les touches du clavier certaines fiches de tests ultra-simples, mais longues à faire, un boulot au demeurant débile mais indispensable.

En gros, il suffit de prendre une arborescence très simple mais très touffue existante et de reporter chaque terminaison de l'arborescence en titre d'une fiche de test : vraiment pas un truc compliqué, même pour un novice.

 

Eh bien il faut croire que même ça, ça n'était pas à portée de ce qui est contenu dans sa boîte crânienne. Puisqu'au bout du compte, même après avoir fini ma part de boulot et filé un coup de main à mes autres collègues, l'autre n'avait 1) pas terminé et 2) réussi l'exploit de ne pas avoir pondu une seule fiche correcte en dépit du millier d'exemples que mon expérimenté collègue lui a pondu. Le summum de la connerie au service de l'improductivité. Et pourtant, toujours en train de faire le beau comme quoi "mais ouiiiii, c'est faaaait".

 

http://school.discoveryeducation.com/clipart/images/ani-hello.gif

Avant de lui coller une tarte, à cet incapable qui, plus encore que de nous faire perdre à tous un temps précieux, nous en fait perdre puisque tout ce qu'il a... Je ne dirais pas fait, mais plutôt commis, nous devons passer derrière lui pour tout refaire.

A bout, je remonte voir ma chef.

- "Ecoute, heu... Tu m'entends pas souvent gueuler, mais là, je ne peux plus. (là, évidemment, je vous condense l'affaire mais il s'est passé plusieurs mois). Vire-le du projet, je préfère faire le boulot moi-même que de passer derrière cette tête de con (je m'auto-cite). Fous-le dans un coin, je ne sais pas, mais dégage-le de mes pattes, j'en peux vraiment plus.

- Oui, à qui le dis-tu : même moi, je ne sais pas quoi mettre dans son bilan de fin d'année tellement il n'a rien foutu."

 

Petite parenthèse : ma chef est géniale. Toujours là pour te remonter, même si t'as pas foutu grand chose ou que tu t'es royalement planté, elle est toujours là pour abonder dans ton sens (tant que tu la prends pas pour une conne, sinon, mange tes dents). Bref, c'était la première fois que je l'entendais descendre quelqu'un, même des gens avec qui elle n'est pas d'accord, elle en parle toujours de manière très diplomatique, jamais à leur casser du sucre sur le dos, vraiment, je l'admire.

 

- "Ah, c'est à ce point-là?

- Malheureusement, oui. Mais si j'ai accepté de faire son bilan, je refuse de faire ses objectifs : je ne vois pas la moindre chose que je pourrais lui faire faire.

- Alors ça... Venant de toi, c'est un signe.

- Je ne sais pas, mais c'est comme ça. En attendant, je vais faire le nécessaire, t'en fais pas."

 

Et en effet, la suite se déroula nettement mieux, rien que niveau ambiance, c'est autre chose quand on n'a pas un fumiste dans les pattes. Relégué à un bureau à ne rien faire (ne RIEN faire, du tout, payé comme cadre, on la sent la perte d'argent là?), au moins, il ne gênait plus personne.

 

Voilà pour mon deuxième Blaireau D'Or.

 

 

 

Mon troisième est celui qui m'a motivé à pondre le présent article.

 

Nous avons comme beaucoup d'entreprises besoin de main d'oeuvre jetable à l'envi (qui a saisi l'ironie mordante?), c'est la raison pour laquelle lors des pics ponctuels, on fait appel à la prestation.

Il sont un petit groupe de petits gars excellents, bosseurs et avec qui ça passe nickel.

Et puis, IL est arrivé.

LUI.

Je ne sais plus quand il a débarqué, mais je sais qu'il s'est déjà fait des amis dès les premiers jours. Embauché pour bosser sur un moyen d'essais, il s'en est fait chasser (fait normalement rare, mais ça, je l'ai déduit devant l'exceptionnel niveau de mon Blaireau présent, et ça m'a bien été confirmé) tellement il n'en foutait pas une, à mater des films toute la journée (LOLWAT??).

Du coup, il a été relégué à d'autres tâches.

Il s'est pointé pour seconder un petit gars qu'au demeurant j'aime beaucoup, qui doit faire un certain type de tests sur les moyens. Comme il y a beaucoup de boulot dans cette famille de tests, mon Blaireau D'Or incarne la paire de bras en plus.

Comme ils ont tort de le garder. Je pleure encore toutes les nuits.

 

Je suis responsable de moyens comme celui que j'ai à charge depuis deux années. Et avant, je les concevais (un peu comme quincailler qui devient charpentier, voyez-vous?), pendant deux bonnes années; donc j'ai trempé dedans un bon moment, même si j'en apprends encore tous les jours.

IL - la Plaie, le Fléau - débarque un beau jour. Ou moche jour.

Je dis bonjour, avec un grand sourire, un regard dans les yeux, une bonne poignée de main, avenant. Il me serre la main. Je ne me souviens pas d'avoir eu autre chose (regard ou salut vocal en retour), mais je ne me souviens pas non plus ne pas l'avoir eu. C'est important pour la suite.

Sur le moment, je n'y prête en tout cas pas trop d'importance.

Il m'apprend avec une manifeste avarice de mots qu'il doit valider telle fonction. Je me penche logiquement sur son problème, c'est mon boulot. Très vite, il me sort un "non mais attends, je vais t'expliquer comment ça marche".

 

Je tique.

Je tique même fort.

 

Son ton est affreusement hautain. Il me considère comme un débile, c'est évident dans son port altier. Il le porte en lui : il est prétentieux. Y'en a, des comme ça. Et il a fallu que ça tombe sur moi. Lucky me.

Je déteste, je HAIS qu'on me prenne de haut. Surtout d'entrée. Surtout quant je suis là pour aider cette personne, parce que les tests en question ne me concernent que de loin : moi, je suis entre guillemets simple consultant.

Et à MOI, un mec hautain qui débarque sur mon moyen alors que j'y suis depuis deux ans et qui me sort qu'il va m'expliquer comment il fonctionne, allez savoir pourquoi, je bloque.

Je veux bien avoir à en apprendre encore, c'est ce qui fait la joie de mon métier. Mais il y a quand même des choses qui, même auprès de moi, ne passent pas.

Alors, on peut me demander "mais au final, t'a-t-il appris un truc?". Non. Rien du tout. par contre, me couper la parole à tour de bras alors que je lui explique les tenants et les aboutissants de ce qu'il essaye de faire (parce que "rien n'est pire qu'un demi-savoir"), ça aussi, j'en ai horreur, là, il y avait du monde.

Pour un premier contact, c'est mauvais. J'attache beaucoup d'importance au premier contact, notamment parce que je n'ai eu qu'une seule fois où le premier contact s'est révélé faux. Sur... Cent, deux cents personnes? Passons.

 

Au café du lendemain matin, moment détente par excellence, je prends la température à propos de cet énergumène.

- "Il est pas un peu spécial, [Blaireau D'Or]?

Silence.

- Ah ça...

- Comment ça? Tu l'as pratiqué avant?

- Bah oui, il était sur [tel moyen d'essai] avant.

- Ah bon, marrant, je l'avais pas vu.

- Normal, il parle jamais à personne. Et puis il arrive à pas d'heure aussi.

Je percute enfin :

- Attends un peu : il se serait pas fait dégager de [tel moyen d'essai], à tout hasard?

Sourires goguenards.

- Bah si, puisque maintenant c'est moi qui fais son boulot.

- Je comprends mieux. J'ai vraiment du mal avec lui.

- Non mais tout le monde, je te rassure.

 

Et en effet...

Il revient à la charge avec mon cher collègue qu'il en a plein de l'expérience, celui qui m'a formé. Il a besoin de savoir comment fonctionne un point assez spécifique de ce sur quoi nous travaillons.

Je n'ai pas inventé ma manière de passer le peu de savoir que j'ai, c'est lui qui m'a appris à être aussi exhaustif que possible, sans digresser (et ça, j'ai toujours un peu de mal...), il s'attelle donc à expliquer à Blaireau à la fois le point très spécifique et le reste, puisqu'il est question d'un ensemble. Immanquablement, Blaireau le coupe de son abominable ton hautain : "non mais ça, je le sais".

Encore une fois, je vous parle d'un gars qui a besoin d'aide et qui coupe inutilement et avec une attitude suffisante la personne qui l'aide. La plus élémentaire diplomatie serait de garder ce "je sais ça ou ça" pour plus tard, voire de ne pas le sortir du tout. Aucun intérêt dans la conversation autre que de foutre l'autre en rogne. Ce qui est au demeurant mission accomplie : Blaireau se prend un "Tu sors." péremptoire.

Il quitte donc le local avec la tête de celui qui ne comprend pas ce qui lui arrive.

 

Encore une fois, on peut se dire que l'on est durs avec lui, mais c'est une foule de choses qui rend ce type insupportable, ce qui est difficile à retranscrire par écrit. Parallèlement à cela, nous ne nous sommes pas consultés sur ce mec!

 

Chapitre suivant : parmi les choses à faire dans mon travail, j'ai la tâche pénible et fort peu enrichissante de gérer le planning d'utilisation de mon banc. Je ne suis pas tout seul à avoir des tests à y passer, je dois donc partager mon temps de manière à équilibrer ce dont j'ai besoin et ce dont les autres ont besoin.

 

Problème, la semaine précédente, j'ai mal géré mon temps et trop donné de temps aux autres, prenant donc du retard dans mon propre travail. Je prends donc le parti de donner une demi-journée à quelqu'un d'autre tous les jours, de manière à garantir au moins 50% de mon propre temps sur le banc.

De plus, par souci d'équité, je ne donne qu'une demi-journée par semaine à chaque autre personne.

Je préviens lesdites autres personnes, qui comprennent très bien.

 

Pour l'instant, j'en suis à "j'ai du mal" avec lui, pas encore à "je peux pas le piffrer". Et en plus, ce jour-là, je suis plutôt de bonne humeur.

 

"IL" se pointe donc pour prendre une demi-journée dans la semaine, et ayant regardé le planning, me demande le premier créneau libre, jeudi. Aucun problème, connaissant son emploi du temps, je sais qu'il arrive tard (mais pour autant que je sache, il part tard aussi, je n'ai aucun problème avec ça), je lui donne donc le jeudi après-midi.

- Et vendredi aussi, me dit-il.

- Ah non, désolé, je ne peux donner qu'une demi-journée par pilote (les "autres personnes" utilisant le banc) par semaine, donc le jeudi aprèm', aucun souci, mais c'est tout. Par contre, rajoutais-je après un instant de réflexion, tu peux aller demander à [l'érudit] s'il est OK pour que tu aies aussi vendredi après-midi, si ça se trouve, comme [le boulot de Blaireau] est un peu à part, si ça se trouve, il sera OK pour te filer aussi un créneau vendredi. Si c'est le cas, tu reviens me voir et je consigne ça dans le planning, ça roule?

Il hoche la tête sans répondre.

 

Je retourne à mes tests en attendant le retour de mon bon Blaireau. A ma grande surprise, c'est l'érudit qui se pointe.

-" C'est vrai, ça? me dit-il.

- Heu... Pardon? J'ai loupé un chapitre, là. Vrai quoi?

- Ah, tu n'as pas entendu ce qu'il disait?

- Ah non, j'ai autre à faire, qu'est-ce qu'il se passe?

- Il m'a dit que tu avais pas besoin du vendredi après-midi.

- ?! PARDON?

- Je cite!

- Mais j'ai jamais dit ça!

- Ah, je me disais aussi...

Je répète mot pour mot ce que j'ai sorti à l'autre âne bâté.

- Donc tu vois, rien à voir! Par contre, j'aime pas qu'on déforme ce que je dis, ça va chier, là. Parce qu'en gros, j'ai pas besoin, ça peut vouloir dire que de toute façon je comptais pas travailler vendredi après-midi, et c'est parfaitement faux!

- Je sais, du calme. De toute façon, c'est non pour lui, t'as trop de boulot avec les mises à jour de soft.

- Bien d'accord. Mais je note.

 

Je suis présentement furieux. Je téléphone à son binôme, avec qui, donc, je m'entends très bien. Je lui explique la situation aussi calmement que mon état le permet, lui indicant que je ne veux plus travailler avec ce mec, que ça ne change rien au travail, il viendra jeudi après-midi comme prévu, mais il ne m'adressera pas la parole.

 

Maladresse de sa part, réaction disproportionnée de ma part, le mal est partagé, mais de toute façon ça ne changeait rien : il était officiellement passé d' "Inamical" à "Haï" à mon encontre.

 

Arrive l'heure d'aller manger, ce qui me permet d'apaiser un peu mes nerfs. De retour, en pause café, je vois l'autre Blaireau sur mon banc. Autant pour mon apaisement, je vais le voir et lui explique en utilisant pour une fois toute l'emprise que j'ai sur moi-même pour ne pas lui expédier mon poing dans la figure, ce qui serait de tout façon contre-productif bien qu'infiniment soulageant.

-" On va faire simple, attaquais-je sans préambule. Ce matin, t'as fait un truc qu'il ne fallait pas faire. Me faire passer pour un con en déformant ce que je dis, c'était la chose à ne pas faire.

Il s'apprête à ouvrir la bouche - comme d'habitude - mais je lève la main pour l'en dissuader.

- Donc. Ce qui va se passer maintenant est très simple : tu vas finir ce que tu faisais sur le banc, pour ça, je te donne dix minutes, puisque de toute façon t'avais pas pris rendez-vous (à la pause de midi, je laisse souvent des gens qui n'ont pas pris de créneau officiel utiliser le moyen d'essai, c'est histoire d'arranger tout le monde, mais là, je ne me sentais curieusement guère coopératif). Dans dix minutes, tu prends tes cliques et tes claques et tu dégages. Est-ce que c'est clair?

Visiblement, il ne comprend pas d'où sort mon ire destructrice.

- Attends, je...

- Est-ce. Que. C'est. Clair? articulais-je, ma colère montant encore d'un cran.

- D'accord, lance-t-il avec les yeux au ciel, genre "pauvre type". Pas de bol, mon frangin aime beaucoup me faire le même genre de regard pour me faire rager. Sauf que là, ce n'est de toute évidence pas fait exprès. Mais ça en a tout de même l'effet. Je bous.

- Ensuite, tu reviendras jeudi, comme on l'a prévu, continuais-je rapidement sans lui laisser le temps d'en placer une. Je ne veux plus travailler avec toi, si t'as une question, tu la poseras à [son binôme] qui transmettra. Point barre. Me prendre pour un con et me faire passer pour un con, ça ne marche qu'une fois. Maintenant, je vais aller faire un tour dehors parce que sinon ça risque de très, très mal se finir. Quand je reviens, t'es barré, un point c'est...

- Mais attends...

Là, c'était le mot de trop.

- CE N'EST PAS... OUVERT...

Je me rends compte que je viens de lui hurler dessus. Je ne hurle jamais, sauf quand je fais le mariole. A côté, au coin café, il y a comme un silence. Mon collègue [l'érudit] passe la tête par l'encadrement de la porte, interrogatif. Je lui fais signe que tout va bien. Je reprends plus bas.

- ... A discussion.

Je m'en vais, au bord de l'apoplexie, prendre l'air.

Et puis je me dis que c'est dommage, que ce n'est qu'un crétin et que j'ai tort de m'énerver contre une face de pet pareil. Mais quand même, ça fait du bien. Je rentre. Et sur qui que je tombe?

Mon Blaireau, bien entendu! Les 5 petits degrés dehors m'ont suffisamment refroidi pour engager une conversation, qu'il débute d'ailleurs. Toujours de cet air hautain et avec ce ton calme et odieusement condescendant.

- Ecoute, si je t'ai mal parlé, je suis désolé. Je ne comprends pas ce qui ne va pas, mais je suis vraiment désolé.

Dommage que le ton gâche toute crédibilité, dude.

- Ce qui ne va pas? Tu vas aller baver à [l'érudit] que j'ai pas besoin de mon vendredi après-midi, alors que j'en aurais besoin, mais j'essaye de t'avoir un créneau pour que tu aies le temps de bien passer tes tests, bref, j'essaye d'être arrangeant à mon propre détriment, et toi tu sors un truc qui peut être compris comme "Shinkel c'est une feignasse"? Et après tu ne comprends pas?

- Non, attends. Je n'ai jamais dit ça.

- Ben voyons. C'est pas vraiment le son de cloche que j'ai eu.

- Je n'ai jamais dit ça. Peut-être que [l'érudit] m'a mal compris.

 

Encore une fois, petite parenthèse. L'érudit en question, ça fait douze ans que je le connais. Il a plein de défauts : borné, verbalement très sec, il n'a pas un contact facile. Mais il est toujours disposé à t'expliquer un truc tant que tu ne le prends pas pour une bille, il en voit beaucoup plus qu'il n'y paraît et surtout, il a une excellente (et je pèse mes mots) mémoire. Un peu trop d'ailleurs, c'est le genre à t'embrouiller quand tu as utilisé un mot pour un autre, donc je le sais à mes dépens, il comprend très, très bien et se souvient d'une conversation toute fraîche très, très bien. Autant dire que la parole de l'autre clown ne pèse rien contre celle de l'érudit.

 

- Tiens donc. C'est un menteur maintenant? le provoquais-je un peu.

- Je n'ai pas dit ça. Mais il m'a mal compris.

- C'est ça. Autre chose : je vais y aller franco, je ne t'aime pas. J'peux pas te piffrer.

Devant son regard étonné, je m'explique :

- Y'a des gens avec qui tu t'entends naturellement bien, oui ou non?

Il hoche positivement la tête.

- Et d'autres avec lesquels ça ne passe pas, tu n'as pas d'atomes crochus. Bah voilà, t'es de la seconde catégorie, c'est comme ça. Je peux pas t'encadrer, et t'y peux rien. Du coup, des trucs que je laisserais passer avec d'autres ne passent pas avec toi. Donc quand je dis que je ne veux pas travailler avec toi, c'est pour ça.

- OK. Mais en tout cas, je suis vraiment désolé (ce toooooon punaaaaaaise) si je t'ai mal parlé, ce n'était pas du tout le but.

- Bon, admis-je enfin, moi aussi je suis désolé de m'être énervé tout à l'heure, c'était pas nécessaire.

Je lui tends la main. Il la serre. Les choses sont claires, c'est parfait.

 

C'est fini? Pas encore!

 

J'apprends en fin de semaine dernière qu'étant référence sur le banc d'essais, je dois apporter mon aide à Blaireau pour son boulot. Je me défends, je dis que je ne veux pas bosser avec lui, niet. Mais on me fait comprendre que plus vite c'est torché, plus vite il est barré. Ca me bouffe et je quitte le boulot vendredi soir vraiment liquéfié : c'est la première fois que j'ai à bosser avec quelqu'un que je ne supporte pas, jusque-là, je m'étais toujours bien entendu avec mes collègues et même les fumistes étaient humainement potables, sachant que je privilégie l'humain sur le travailleur, et ceux que je ne pouvais, vraiment pas humainement encadrer, je ne bossais pas avec.

Et puis, je me dis aussi que c'est un caprice de ma part, pas spécialement légitimé, il va falloir faire avec. Après tout, je risque d'être amené à bosser plus tard avec des gens comme lui, alors autant apprendre tout de suite.

 

Hier, je le croise dans le couloir. Il n'y a que moi et que lui, impossible de se méprendre. Comme on est à une dizaine de mètres l'un de l'autre, et que je vais dans la direction opposée, et sachant qu'on s'est mutuellement spottés, je lève le bras dans un salut amical en lançant un "salut" ô combien avenant, surtout vu ce qu'il me coûte.

Il me regarde, me tourne le dos et se barre.

Oooooookayyyyy...

Après-midi, il se pointe sur le banc. Décidément pas rancunier, je lui tends la main avec un sourire (pas hypocrite, mais surtout automatique), en plantant comme d'habitude mon regard dans le sien et avec un "salut!", bref, le bonjour en bonne et dûe forme.

 

Il me tend à peine la main, ne serre quasiment pas, ne me regarde pas et ne dit RIEN.

 

Pourtant, je ne parlais avec personne, je suis seul, j'ai ostentatoirement porté mon attention sur lui.

 

Là, je veux bien faire des efforts, mais il y a des limites. Je suis poli, je fais ce qu'on me demande. Je ne l'aime pas, mais je suis professionnel. Lui n'est même pas poli, ce qui est la base de tout. Donc on est bien d'accord, ça ne vient pas que de MOI, quand même?!

 

Voilà donc comment il est devenu mon Blaireau D'Or numéro 3!

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George Kastrioti Skanderbeg 14/12/2011 15:45

Dire bonjour a un mec que tu peux pas piffrer (et qui le sait) alors que ya personnes pour voir que t'es un gros malpoli c'est de l'hypocrisie gratuite. La violence gratuite sa se comprend c'est
fun, alors que l'hypocrisie gratuite c'est quand même très malsain.

Shinkel 15/12/2011 07:43



Pas d'accord : justement à mon sens, tu deviens un hypocrite quand tu vas, par exemple, dire bonjour avec un grand sourire à un mec alors qu'il y a du monde et jamais quand il n'y aura pas de
témoin : de cette manière, tout le monde pourra voir que tu sembles y mettre de la bonne volonté, alors que personne ne pourra dire quand tu ne le fais pas. C'est spécifiquement ça qui de mon
point de vue est malsain, voire mesquin.
Au contraire, dire bonjour à un mec que tu peux pas piffrer en toutes circonstances, avec et sans témoins, c'est bel et bien à mon sens une preuve d'effort envers ce mec-là. Même si c'est
automatique, même si tu ne peux pas le voir, ça s'appelle la cordialité.

Encore une fois, de mon point de vue, une relation professionnelle se découpe en trois parties : la politesse, la personne et le travail.
Au début vient la politesse, puis vient la personne, puis vient la personne au travail. Je vois toujours le côté humain avant de voir le côté pro, donc pour moi une personne qui n'est même pas
foutue d'être polie ne mérite même pas de s'attarder plus avec elle, puisque la base en elle-même est bafouée.
Mais là encore, chacun son échelle de valeurs!